Tous ces projets d’écriture sont façonnés à leur insu par toute une constellation intérieure. D’abord née des paysages : quelle chance de vivre en Bretagne (où brasser la mer)… et d’habiter Redon (conjuguant les rivières, les marais, les collines et les landes)… En guise d’évasion, les grandes randonnées vers les lacs et les crêtes des Pyrénées. Et n’importe où le langage des arbres, des oiseaux, de la lumière et des eaux.
N’étant pas musicien, la musique est pourtant au cœur de ma vie, en quête de climats apaisés, des rivières secrètes de Bach à l’art des minimalistes new-yorkais (comme à celui d’Éliane Radigue révélant des visages de l’infini) ; du lyrisme délicat de Schubert (notre part céleste) à la voix rocailleuse de Dylan (notre part terrestre) ; des subtiles musiques du monde (indiennes, iraniennes, chinoises, géorgiennes…) aux incantations de Leonard Cohen ou de Keith Jarett, (de Thelonius Monk ou d’Abdullah Ibrahim). La musique nous plonge sans ambages dans une conscience cellulaire appariant le corps à l’esprit, elle rayonne (comme la méditation) dans l’intimité du cœur. Comme la voix qui chante faux de Robert Wyatt : elle fait tomber dans l’enfance.
L’écriture aimerait aussi porter en elle l’art des peintres de l’âme, les lumière des vitraux (de Kim En Joong), celles des visages (de Georges de la Tour ou des flamands), l’art de percer l’opacité du monde (de Turner), le souffle des encres (de Chu Ta et Shitao, aujourd’hui de Gao Xinjiang ou de Fabienne Verdier), les nuits outrenoires (de Soulages) et les rouges contemplatifs (de Rothko)… même si le poème sait bien qu’on fait peu de cas de lui, et qu’il s’achemine vers la poussière (comme ces mandalas tibétains dessinés sur la terre, noyés sous la pluie ou effacés par les vents)… ou vers toutes ces solitudes qui nous traversent (peintes par Hopper, sculptées par Giacometti).
Bien sûr l’écriture se nourrit des écrivains : impossible de les citer tous, mais un grand merci à tous ceux qui ont balisé la voie. Jean de la croix (le sans attache), Arthur Rimbaud et Henri Michaux (Face à ce qui se dérobe), Daniel Biga et les poètes de la beat génération (aiguisés par Le livre des haïku de Kerouac), Jean-Marie Gustave Le Clézio (sa simplicité et la magie de L’inconnu sur la terre). Un merci aussi à celles et ceux qui forent les profondeurs intérieures (comme Charles Juliet), ou s’ouvrent au grand dehors (comme Kenneth White) ; à celles et ceux qui font flamber le ciel (comme les Emily Dickinson et Brontë, Rainer Maria Rilke, Christian Bobin et tant d’autres) ; à celles et ceux pour qui l’attraction céleste reste ancrée dans la terre des exclus, (de Pablo Neruda à Marina Tsvétaïéva, d’Etty Hillesum à Erri de Luca…). En écho résonne l’héritage poétique de cet orient sino-japonais (avec le buveur de vin et de Dao Li Bai, le clochard céleste Han Shan, l’ermite Bashô ou le moine vagabond Ryôkan…)
Sur une pente plus philosophique, Christian Jambet m’a initié à une « religion du monde » où il faut mourir à soi pour renaître libre, dévoilant la subtilité des philosophes et poètes persans (Sohravardî, Mollâ Sadrâ, Attâr, Rûmî…) ; Toshihiko Izutsu a, dans la même veine, jeté les ponts de l’unicité de l’existence (dans la mystique islamique d’Ibn ‘Arabi) vers l’éveil du bouddhisme ch’an, (devenu zen via l’austère Shôbôgenzô de Dôgen) ; le moine trappiste Thomas Merton a fait dialoguer la sagesse des pères du désert et la vacuité avec l’interprète du zen Daisetz T. Suzuki (…. si sensible à maître Eckart). Pour l’étincelle initiale, merci à Alan Watts, (un des premiers défricheur d’orient). Il me faut remercier aussi tous les penseurs d’une raison ouverte et sage, qui invitent à avoir plus d’égards pour notre monde malmené, (en la matière Montaigne reste un maître. Je pense notamment à Emmanuel Lévinas et à son éthique du visage et de la responsabilité pour autrui, à François Jullien explorant une pensée chinoise qui inviterait à maintenir son esprit accueillant à toutes les transformations silencieuses de la vie) : il y a urgence par les temps qui courent à défendre tous les prodiges du vivant. Et, sans sombrer dans une rêverie ésotérique ou une religiosité régressive, à rester fidèle, tout en s’éveillant à sa véritable nature, à l’esprit d’émancipation de l’humanisme et des Lumières, (ou à celui d’un Marx n’excluant nulle profondeur).
Par-delà toute lecture (sans oublier Bodhidharma, Houang-Po, le précieux Soutra de l’estrade de Huineng nourrissant le zen… en écho la tradition tibétaine, Chogyam Trungpa et Cie…), par delà toute pensée, c’est un jardinage patient du corps-esprit qui entrouvre les portes de l’éveil ou de l’esprit vaste du Dao, (cf. les incontournables Lao Zi, Zhuang Zi). Ainsi la méditation assise et les arts énergétiques chinois nourrissent en profondeur la vie quotidienne et l’écriture (qui deviennent à leur tour méditation).
J’ai découvert le Taiji Quan avec Yvette Nicolas dans les années 1970… Avec Ingrid Malenfant, j’ai pu approfondir cette pratique devenue cheminement quotidien, cultiver la vie dans ce qu’elle a de plus foncier et dans sa nature la plus intime, apparier un corps peu doué à des formes subtiles, (Taiji Zhang, Hui Chun Gong notamment). Puis j’ai laissé infuser le Ziran Men et danser les fascias sous l’égide de Liu Deming. Depuis quelques années, l’enseignement de Walter Peretti clarifie les climats taoïste et bouddhiste par des pratiques austères nourrissant l’esprit-corps et le coeur, (Grue blanche et Tigre blanc, Yang Xiao Jia, Taiji Quan, Shen Ming Gong, Wu Zang Taiji Zhuan Gong) : autant de célébrations des sources de la vie, les sources silencieuses, généreuses et fraîches qui nous font renaître. J’apprends maintenant les rudiments de la Quanyou Lao Jia auprès de José Carmona.
La méditation est une nourriture quotidienne depuis longtemps, (à laquelle souvent le chat s’invite). Il ne s’y passe rien, et dans ce rien se dévoilent ses trésors : elle libère un monde « non-conditionné », une vacuité qui ouvre au détachement, au dénuement, mais surtout à une floraison intérieure, à une forme de plénitude qui permet de drainer en nous les énergies viciées, de reconnaître l’étrangeté de l’autre en nous, voire de l’aimer (fût-il bien différent de nous). Le monde lui-même paraît étrange : c’est lui l’éveillé, un paradis déployé sous nos yeux, qui n’aurait jamais été perdu… mais que nous malmenons à l’aveugle – c’est à lui qu’il faut s’accorder. On ne peut donc oublier la sagesse amérindienne, celle qui, malgré le génocide et le folklore, reste encore debout, « pieds nus sur la terre sacrée ». À ce vieux sioux expliquant les lois de la nature : « si le soleil n’était pas, ce serait la nuit et rien ne pousserait… » répondent le « cantique du soleil » d’un François d’Assise louant la terre, l’eau, le feu… ou l’exercice un peu élitaire du moine zen, dont le tapis de méditation s’étend « au passage des oiseaux, au monde tout entier… » (Dôgen).
Une grande convergence géographique, poétique, religieuse et philosophique, défriche une même jouissance du monde, une même urgence morale à fuir toute compétition, à respecter toute forme d’altérité, (l’existence du « moi » et l’existence du « monde » sont d’une même étoffe). Une même voie. Avec ses singularités (ses souffrances). En dehors des chemins tout tracés… Il nous faut humblement l’emprunter, chacun à sa manière, avec son corps, sa voix, sa langue. Éroder le moi, amadouer le silence. Témoigner du miracle sous nos yeux malgré les désastres qu’on devine à nos portes…
