Le terme « vide » prête à équivoque : pour bien des personnes il est mort et stérile, un néant, une absence… or l’assise nous apprend qu’il est spontané, vivant, et qu’il façonne en nous une présence féconde portée par le souffle. Cette ébauche de recueil essaie d’évoquer la source jaillissante de la vie.
Il n’y a pas de mal à prendre du repos, à asseoir le silence qui déchire les masques – Il nous révèle un visage éblouissant

Profonde jarre du souffle : l’être se creuse, l’obscurité scintille en douceur sous la peau – pour laisser éclore cette âme qu’on ignore
Un infini chaos lance au loin ses lumières : capter dans les paumes cet immense trésor et l’esprit subtil dans tout le corps se répand
Pas la moindre ligne droite dans le corps humain, si ce n’est la verticale du ventre à la tête : l’axe du souffle, les vertèbres en prière.
Même si les mains tremblent va au bout du chemin, même au milieu des soucis chevauche le souffle – il te sera d’une fidélité sans failles
Le printemps fleurit la respiration respire, le sang sans bruit écoule en nous tous ses vaisseaux… sur la mer du vide se dresse la montagne
Mourir à soi le corps léger comme une plume, comme une herbe tranquille courbée par le vent, comme un caillou roulé au fond de la rivière
La vie à perte de vue s’offre à chaque inspire, de phalange en phalange la main nue l’avale jusqu’au cœur qui module ses frappes et sa joie
À chaque seconde le cœur s’ouvre et se rétracte, évase le vide en s’enroulant dans le corps, crache des giclées de sang rouge et chaud – la vie

Déverser au matin les poignées du silence dans nos corps aux yeux clos, apaisés par le souffle – cela n’efface jamais la terreur des guerres
Bien entendre le silence sanguinolent de la vie qu’on assassine partout dans le monde : peut-on croire que les oiseaux ne pleurent jamais ?
La vacuité respire en nous le vaste monde, mais qu’on s’en prenne à lui, qu’on veuille l’assassiner, et c’est lui qui nous étouffe, nous noie, nous brûle
Les formes pas différentes de la vacuité, la vacuité pas différentes des formes : l’essence de la politique se cache dans ces mots – salir le monde, c’est déshonorer le ciel
Apprendre à taire ses misères pour s’épanouir, à les couler dans le sang et dans les moelles, à fondre ses pensées dans les trouées du ciel
Laisser la vieille femme ou le chat, l’arbre ou la fleur glisser dans nos veines un abandon glorieux – il répare le cœur et l’apprête à sourire
Le souffle s’empare de tous les pans de la vie, ouvre des milliers de clairières dans le corps – les soucis les griffures les désespoirs s’effacent
L’univers avale sans peurs toutes les douleurs, chaque atome en détresse se fond dans le vide : vaste, intime, fluide et flottant, l’amour nous respire

Ce que nous mangeons nous renforce et s’évacue, l’air que nous respirons nous remplit et s’en va, le bébé un jour marchera avec sa canne
L’empreinte des pas dans le sable de la vie ne cesse de s’effacer – ce que nous prenons dans nos mains ne cesse de glisser entre les doigts
Combien de fois vais-je voir les langes du printemps, l’ascèse de l’été, les fourrures de l’automne, combien de fois tous les infinis de l’hiver ?
Prise en elle-même la vie n’a pas de sens, seule l’intention du cœur l’arrose de lumière, nous fait passer de l’autre côté du miroir
Que reste-t-il de nous dans la conscience vaste d’un arbre immaculé qui miroite au soleil : l’esprit le corps la peau se fondent à son écorce
Les arbres impassibles nous relient au ciel : l’azur trouant les feuilles tremble sous nos yeux, nous largue au grand large dans le chant des oiseaux
Les yeux des personnes vraies, des étoiles filantes, sereins comme le plein jour, bleus comme la nuit – on les croise toujours, on ne les voit jamais
Jour après jour, heure par heure, à chaque seconde retrouver en soi la prunelle de la flamme, cet œil du monde en nous qui irradie le cœur

Conjurer l’usure l’ennui et la douleur en laissant les rayonnements de la lumière illuminer par tous les pores de la peau
Ouvrir l’œil à ce qui se passe à l’intérieur, ouvrir les yeux dans le cercueil où l’on s’enferme pour voir les couleurs s’épanouir dans nos jardins
Se souvenir de la magie : les oiseaux chantent aux premières lueurs et les arbres s’élèvent, majestueux et lents vers le ciel – nous aussi ?
Vivre – voyager dans un carrosse d’atomes qui scintillent malgré la beauté dilapidée, malgré les poisons de l’IA qui nous avale
Accueillir de tout cœur tout ce qui nous arrive, les choses ne sont pas autres que ce qu’elles sont… la douleur s’adoucit de s’accorder à elle
S’asseoir au calme sur les hauts balcons de l’âme, laisser éclore cette liberté oubliée, l’innocence des visages et l’espace immense
Les flocons tombent du vide pénètrent le corps, les trains du vent traversent des brebis de pierre, le monde sans nom devient tout à coup si clair
Enveloppé par la paix du ciel, on avale des vols d’étourneaux gonflant leurs formes fluentes : les ondulations d’un feu lavant les organes

Devenir pour l’autre une personne importante : ce souhait issu du fond des âges nous mine… S’effacer alors, le temps de n’être personne
Le seul secret : laisser Dieu couler dans les moelles. Il n’existe pas mais fraye sa voie dans les os où la grande paix en majesté nous contemple
La lumière intérieure ne cesse de graviter autour d’une grande lumière – celle que lèchent les herbes, les fleurs, les feuilles… et les étoiles
Chemin caillouteux et raviné où suer, sentier cheminant dans une douce verdure, peu importe – la voie étend partout ses rameaux
Se tenir immobile aussi droit que possible, ou marcher sans faiblir, dans l’effort de la pente : peu importe – la voie à chaque instant s’élance
Que le corps n’ait pour substance que de l’espace nous libère – plus de dedans ni de dehors, plus de moi ni de non-moi, juste un humble éveil
Peut-être cette expérience n’est-elle possible qu’à ceux qui s’affrontent à tous les nœuds du corps : ils voient alors les crispations qui s’évanouissent
De la fange et de la boue au fond de la mare naît la fleur du lotus aspirée par le ciel, de tous nos épuisements naît la grande foi

Il n’y a pas de lumière sans obscurité, pas de paix sans s’extirper de la vraie colère : les hommes piétinent l’équilibre du monde
Et peut-être faut-il briser les murs du temple ? assassiner les cyniques qui étouffent l’humain ? Peut-il y avoir de l’amour sans violence ?
Des pesticides dans les fleuves et les nuages, l’intelligence artificielle dans nos têtes, nos corps soucieux d’apparences : Babylone triomphe
Les hommes pleurent leur planète qui se fane, dans les larmes le vivier de la vie qui s’obstine – elle ne sait rien faire d’autre que de vivre
Par delà les passions, les haines, les mépris toujours bien engoncés dans leur nid de ténèbres – laisser l’esprit être avalé par la lumière
Se changer soi-même (seule voie pour changer le monde), au fond de soi dort le seul message qui vaille : l’invitation du vide à éclore le coeur
Le coeur dum dum dum fait place nette à l’amour – au sein des ruines la nature se faufile, les cicatrices laissent filtrer la lumière
S’abandonner : les pensées naissent et disparaissent, le souffle obstiné évide leurs fibres toxiques – elles peuvent sourire de la tête aux orteils

Quand on n’a plus de désirs tout peut s’épanouir : chaque herbe est précieuse, chaque regard profond, et les montagnes qui se dressent nous font signe
Quand vous aimez le monde il vous rend cet amour. Sur les arbres chaque écorce devient un trésor et sur chaque pierre miroite le soleil
Que vous aimiez la vie, elle va vous éclore : même la maladie va glisser son sourire, même la mort peut nous glisser dans sa douceur
Que vous aimiez l’autre, il va peut-être s’offrir : à la main ouverte répondent ses deux mains et l’acquiescement de ses yeux qui vous embrassent
Ne croire ni aux dieux ni aux hommes mais à la joie qui nous offre ses branches et ondule sans fin – qu’on la bafoue qu’on la blesse elle ne gémit pas
Le vieil homme qui dort en nous est réenfanté, la fontanelle close à nouveau s’ouvre au voyage et le regard nu du nouveau né s’émerveille
Que tu meures, les lendemains s’éveillent toujours, les fleurs se colorent, les feuilles fabriquent l’or, les bruyères tranquilles veillent sur l’hiver
Les mains vides, l’esprit vide, la grande solitude voient se multiplier la vie qui prolifère – Le mandala du monde devient notre ami

La terre nue, tramée de matières vivantes, nous la portons en nous, précieuse et lumineuse, comme un printemps qui sans cesse nous renouvelle
La lame de la vie trop souvent émoussée, offre lui patiemment le temps de l’aiguiser : qu’elle retrouve son tranchant, partout te pénètre
En nous bien cachées des milliers d’îles palpitent, des nids pour les oiseaux et bien sûr des abysses où laisser l’esprit nager dans les nuits de l’âme
Lorsqu’on s’imagine arpenter la bonne voie, on s’est déjà bien égaré dans une impasse – ne reste qu’à s’ouvrir à nouveau au grand vide
Abandonner l’esprit sans repère au très vaste, à l’infime invisible tapi dans les os – du plus obscur peut naître une grande clarté
Dépouillée de toutes choses, dépourvue d’entraves, vidée de Dieu de Dao ou de vains éveils – en nous-même dort l’unité princière et libre
Du vide il n’y a absolument rien à dire, mais il n’a rien d’un néant puisqu’il contient tout – au fond du trou noir une clairière si claire
La vacuité en tant que telle n’a pas de sens, mais sa lumière nous porte et nous met au monde en brisant les clôtures – l’espace nous respire

Retourner mille fois sa langue dans le vide, cueillir des tiges de lumière, des ombres qui s’allongent, le plancher craque, les pensées par le mur s’échappent
Les oreilles cueillent les percussion de la pluie sans savoir que c’est de l’eau qui tombe du ciel, traverse tout le corps le lave – et rien ne pèse
Traversée solitaire des mers du silence avec ses ressacs, ses vagues, ses houles vastes qui roulent l’esprit-corps n’importe où sur ses plages
Les ruisseaux du paradis coule dans la pensée parfaitement consciente, ouverte, mobile sous l’oeil vigilant du corbeau en haut du pin
Rien du temps des hommes : pas de six heures vingt six, le souffle même semble vouloir disparaître pour dresser une sentinelle de lumière
Tout se creuse, s’approfondit, ouvre ses portes, la conscience se relâche dans un vide fluide (qu’on ne provoque pas) – une coulée de grâce
Est-ce vide, est-ce plein, il n’y a plus de mots, la pensée ajourée ne sait plus que penser, le coeur délié des attaches ne sait plus qu’aimer
Un souffle ne cesse de ranimer sa flamme en communion avec l’immense feu du ciel : le corps vide peut laisser passer la lumière

Celui qui médite se tient droit, humble et digne. Dans le silence austère une corne d’abondance – une île resplendissante au milieu des eaux noires
Laisser l’île resplendir dans les radis qu’on lave, en faisant la vaisselle en serpillant le sol, laisser l’île resplendir aux reins comme au coeur
Laisser l’île resplendir la hanche rouillée, le nez bouché, l’humeur en vrac, elle est parée à rayonner à chaque fois que tu t’effaces
Laisser l’île resplendir dans ton visage fermé, dans les mots maladroits et les gestes malheureux : l’envie, l’aveuglement se noient dans la lumière
Laisser l’île resplendir dans le jour le plus terne : rien d’extraordinaire ne va t’arriver – de ce rien surgit en douceur la plénitude
C’est à chaque instant que la pratique commence : marcher sur le chemin est plus lent que prévu – avec lenteur naît d’un coup la bénédiction
La vie nous respire, ne sait faire que ça – elle nous incline sur la pente rêche du mystère et plante la graine qui nous féconde en silence
Sur un chemin de foi et de vraie gratitude, on disparaît dans le ventre chaud de la vie à l’école des flammes qui sans pourquoi nous embrasent

La vacuité, c’est l’étoffe de l’univers : à contempler le vide s’épanouit la quiétude – nous sommes à notre insu le coeur battant du monde
