Vers la poésie

Le chemin des mots cherche ses mots : il parcourt en tâtonnant les paysages de l’esprit, les paysages du monde, en quête de sommets qui se désagrègent au fur-et-à-mesure qu’on s’en approche (autant de mirages). On croit parfois qu’il s’égare, mais il ramène toujours au cœur des choses : il dégage de soi. Il suit, comme les fleurs, la voie verticale du ciel. Comme les oiseaux migrateurs il trouve sa voie vers des terres inconnues. Comme eux nous volons dans un ciel sans repères, droit vers ce pôle intérieur où s’amasse le silence.

On écrit à l’aveugle. Pour s’orienter sans orient, sans autre fin que de suivre l’impulsion des mots dépouillés qui ramènent à l’essentiel. On les accumule jusqu’à l’épuisement de leur encre, jusqu’à l’espace blanc où il n’y a plus de place pour eux… Et leur défaite ouvre à la joie.

Oyats éblouis. Perles égarées au fond de nos crânes. Bois flottés dérivant sur les eaux des reins. Mots jetés à la mer du ventre, emportés par les vagues : par une pêche miraculeuse, dans les mailles du filet, frétille parfois une moisson de poissons aux ventres argentés, des soleils aux écailles scintillantes.

Les mots vrais mènent au cœur d’une énigme qu’on ne saurait deviner. Le réel, si souvent cruel, déploie ses parures. On écrit pour contempler l’inconnu sur la terre, pas pour soi-même : les mots du poème ne veulent pas être les pierres d’une tour d’ivoire.

On écrit pour l’autre en soi, pour l’étranger qui nous habite, pour ce qui fracture ce moi qui voudrait nous tenir à son ombre. Aussi a-t-on besoin d’un point d’appui qui nous déroute de notre maison, de notre nom, de nos propriétés, d’un phare qui rayonne, rompant les barrages de la nuit. Un phare qui nous unifie aux rayons de sa lumière. Que l’on devienne soi-même lumière.

Les mots n’offrent le plus souvent qu’un miroir difforme, des reflets chaotiques, un kaléidoscope illusoire, comme une ultime tentative de la conscience pour se saisir du monde. Mais seul comptent les mots nus, leur respiration lente qui se glisse au coeur de ces choses, de ces visages, de ces paysages qui nous entourent. Ils donnent matière à la beauté. Mots à polir comme autant d’icônes qui miroitent dans nos veines. En eux prendre son envol vers l’autre rive, vers les continents vierges de l’esprit.

Écrire : errer. Sourire aux pleurs de la pluie, applaudir aux lueurs de la boue. Tracer en douceur les idéogrammes inconnus des lichens sur les rochers face à la mer. Calligraphier le séisme des vagues. Caresser avec le soleil la robe mouvante de la mer. Murmurer aux lèvres des eaux libres.

Recueillir avec précaution des mots d’autant plus précieux qu’ils sont discrets, juste leur poussière : des nuages de pollen dans leur robe de safran, des sables du désert soufflés par les vents par-dessus les mers, des crinières d’écume aussitôt bues par les dunes. Au creux de nos paumes la farine lumineuse des voies lactées.

Dans la musculature déliée des mots qui s’oublient déborde une force neuve, le calme puissant du corps fondu dans les forges du silence. On s’imprègne alors sans bouger d’immensités intérieures qui tournoient dans le sang. Les ailes du poème planent sans fin comme la buse hissant toujours plus haut son orbe vaste, suspendue à la lumière.

Au secret des mots, la beauté se dévoile, s’ouvre comme une fleur et disparaît comme le givre au soleil. Le silence et la lumière peuvent alors tranquillement drainer la joie dans les rides creusées par le temps, dans les lassitudes, les soucis, les fatigues. Nous voilà neufs. Et le monde paraît neuf.

Remplir des vides, peut-être – vider surtout, se vider pour mieux resplendir. Que nous devenions nous-même lumière. Par delà tous les contrôles sur nos vies.

PS : « La fonction réelle des mots est d’agir comme indicateurs du silence d’où ils surgissent. Les mots sont des fenêtres du vide vers le vide. Ils sont le cadre, le seuil. Un mot est comme un oiseau qui, traversant le seuil, devient visible un instant, et nous pouvons apercevoir ses superbes plumes. Si nous le suivons alors qu’il disparaît, il nous conduit au vide, au silence. » (Jean Klein).

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