La perception profonde de la vie ne peut-être qu’une perception silencieuse, complètement disponible. Elle présuppose un corps ouvert et un cœur vide, (fût-ce dans les rumeurs de la ville).
Le sage philosophe Zhuang Zi invite ainsi au jeûne du cœur comme source de toute action qui, pour la tradition taoïste, se nomme paradoxalement « non-agir » : « N’écoute pas avec tes oreilles mais avec ton esprit. N’écoute pas avec ton esprit mais avec ton souffle ».
De même la tradition bouddhiste encourage à accéder aux fondements de la vie par le silence et le souffle. Il n’y a là rien de merveilleux : rien à accomplir, rien à dire, tout est là. Dans l’assise nous dit un maître Zen, « l’énergie fondamentale vous remplira naturellement… Votre bas-ventre deviendra comme une outre. »
La tradition chrétienne s’enracine en partie dans le témoignage des pères du désert qui expérimentent dans la solitude et le silence le souffle de vie. Maître Eckhart au XVIème siècle insiste sur le détachement, dans un désert non physique mais intérieur : l’homme s’y abandonne à la béatitude du vide, du ni ceci ni cela… là où la Présence qui n’a pas de nom est la plus grande.
Cet éveil ne dispense évidemment pas d’un engagement : la véritable grandeur réside dans la pratique d’une ouverture au vide, donc au monde, d’une bonté sans condition, par-delà toute idéologie. Or nous entretenons souvent un rapport à la vie grossier, voire brutal, par manque d’attention (aux êtres, au monde), sans même nous en rendre compte.
Plus souvent qu’on ne le croit, nous sommes prisonniers d’habitudes, de pensées, d’émotions inappropriées, enracinées dans notre langage, dans notre histoire familiale, culturelle, sociale. Autant de barrières mentales qui détournent d’une perception directe.
Aussi l’exercice du silence et de la douceur est-il essentiel. Il exige une vraie présence, un entraînement humble et quotidien pour libérer l’esprit, le corps, le cœur de toute chose, de tout être, à commencer par le nôtre.
Il est difficile d’accorder sa vie à l’univers – au-delà de toute pensée, mais le silence et le souffle nous y aident, densifient l’attention de celui qui s’y abandonne : s’ouvrent alors les portes les mieux cadenassées.
Pour s’encourager au silence, on peut cultiver d’abord le retrait qui débusque tranquillement nos manières d’être addictives, nos paroles impulsives, compulsives, parfois blessantes. Il invite à ne pas répondre « du tac au tac »… à tourner la langue sept fois dans sa bouche !
On évite ainsi de parler de soi (sauf si on nous y invite expressément) : un journaliste du siècle dernier, Henri Godart, avouait n’avoir d’intérêt en société que s’il parlait ou si l’on parlait de lui, (autrement, dit-il, il s’endormait !). On devine là une espèce de mégalomanie égocentrée, le besoin d’occuper le terrain, (et donc de cantonner l’autre à la passivité), d’où cet étrange cousinage entre parler, broder et se servir d’autrui comme d’un faire-valoir.
Le silence exige la plus grande simplicité, il nous empêche de jouer un rôle, (même si d’autres parfois nous y encouragent) : il contredit l’artifice et la vanité. À rebours, il est la pierre angulaire de l’écoute (des êtres et des choses).
Favoriser dans sa vie l’expansion du silence, notamment celui des pensées, exige une attention quotidienne à transformer nos yeux, nos oreilles, nos façons habituelles de percevoir et de penser.
C’est une chance de cultiver la lenteur par les exercices du Qi gong ou du Taiji Quan, de s’initier aux postures de l’immobilité palpitante du Zhuang gong, (celles du souffle et non du bois mort) : elles aiguisent l’esprit, tout comme l’art de l’assise (Zazen).
Le silence transmue ces pratiques en célébration.
Il permet dans un monde déprimé de trouver la force de ne pas se laisser atteindre par le désenchantement.
Il est la chambre d’écho de l’être humain vrai à l’heure où certains sacralisent le bien-être du corps comme seule finalité, tandis que d’autres noient l’esprit par leur addiction à l’éclat des lumières, aux chaos des musiques vaines.
Le silence qui nous habite semble la condition indispensable à notre unification : l’esprit, le corps, le cœur, tout cela n’est qu’un dans le ventre de l’esprit vaste. La qualité de la vraie présence, lestée de l’excès des pensées et des émotions, ne cesse alors de s’accroître.
Quelle chance aussi d’avoir le temps de marcher au cœur de la nature, de pérégriner lentement, pensées émiettées par la beauté partout répandue des arbres, des herbes et des pierres. L’espace aimante l’esprit, le respire, le libère. Rien de spécial, rien que des milliers de fleurs, rien que la peau du monde tendue à craquer : allégé de ce qui nous encombre, le monde se colore et crépite au soleil, il nous éveille à la lumière.
La montagne n’est-elle pas le meilleur des guides ? Les sentiers serpentent lentement vers les hauteurs, gravissent l’être vers un silence plus dense, vers l’inconnu des échines sauvages. On peut alors s’abandonner au silence des cimes : le monde se confie à nous, léger comme un nuage, nous nous laissons embrasser par lui – en disparaissant dans ses bras immenses.
Dès lors, trouver les mots du silence c’est puiser à la parole du réel qui se déploie comme un vaste poème. En elle une énergie très puissante qui suscite la paix, la joie, dénoue l’esprit en tension, déjoue cette part conflictuelle qui voile nos regards. Elle nous invite à faire le pas de côté, à révéler la face lumineuse du monde qui en retour nous éclaire.
On découvre alors, en amont de la pensée, que la vie nourrit la vie et ne cesse de nous ressusciter. Qu’on a de la chance d’être en vie et de voir jaillir la lumière.
Dégagé des platitudes parfois navrantes du quotidien, le maelstrom d’un souffle cosmique nous anime (fût-il maigre), et nous unifie à tous les êtres : une profondeur obscure nous habite. En nous les terres caillouteuses du silence, son humus, ses grandes plages de sables mouvants.
S’ouvrir à cette plénitude du silence laisse pénétrer en soi la nature la plus intime du monde. Au tréfonds de soi, l’univers – des animaux, des personnes, des fleurs et des fougères, l’air, la terre, le ciel.
Déverrouillées les portes, sans toit ni loi, sans toi ni moi, on peut demeurer dans l’Ouvert et asseoir le cœur au grand large.
